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Conférence programmes bac pro Histoire-géographie 2015 - La laïcité

Compte rendu de la conférence de Philippe Gaudin - 21 janvier 2015

Réalisé à partir de sa prise de notes par Mireille Cousseau, LP Jean Moulin (Le Chesnay, 78).

Lieu : lycée Henri IV à Paris

Intervenant : Philippe Gaudin, philosophe, professeur à l’Institut européen en sciences des religions.
Sur le site de l’IESR, vous trouverez de nombreuses ressources pédagogiques sur l’enseignement du fait religieux.

Propos introductif :

- Les années 1890 sont déterminantes en France du point de vue politique car c’est à cette période qu’arrive la stabilité républicaine (voir le rôle de Ferdinand Buisson). Jusqu’en 1880, on a une république sans républicains. Et l’objectif dans ces années 1880-90, c’est de fabriquer des républicains car la République n’est arrivée au pouvoir que de justesse. Par ailleurs, la loi de 1905 n’aurait pas été votée si au préalable la bataille de la laïcisation n’avait pas été gagnée.
- L’étude du fait religieux devrait traverser toutes les disciplines mais en réalité ce sont les professeurs d’histoire-géographie qui sont en première ligne.

PREMIERE PARTIE : PROGRAMME DE SECONDE/LUMIERES ET REVOLUTION FRANCAISE

A lire : Marcel GAUCHER, La religion dans la démocratie
Valentine ZUBER, Le culte des droits de l’Homme, Gallimard

La laïcité est à la fois un mot ancien et récent. Il est impossible à traduire dans d’autres langues.
Laos : peuple en grec (ce qui a le caractère d’être populaire).
Le mot apparaît sous son acception actuelle dans les années 1870. Il se définit comme l’indépendance de l’Etat par rapport aux cultes.

Laïc : celui qui n’est pas clerc en latin ecclésiastique. Le clerc est l’homme de savoir qui s’oppose au peuple qui est dans l’ignorance. C’est souvent un religieux. L’enjeu est d’apporter le savoir au peuple. Utopie scolaire : tous clercs.

Scola : le loisir (en latin).
Vie aristocratique (ceux qui ont des loisirs) : ceux qui ont des responsabilités dans la cité (guerre, politique). Si on va à l’école, c’est parce qu’on a des loisirs. Pour Socrate : savoir pour connaître et être utile.

Ce qui définit réellement la démocratie, c’est un système éducatif, judiciaire et de santé efficace. Pas de division de la société en castes.
L’idéal laïque se confond avec l’idéal scolaire.
Caractéristiques de la France : vieux pays indo-européen de castes. Pays aristocratique et révolutionnaire. Elle a du mal à être démocratique.
Il y a des filières très sélectives en France ; on est dans le culte du concours et du classement. Ce culte du concours n’existe qu’en France et en Chine ! (En Chine, le facteur discriminant est l’écriture).
La laïcité est un idéal politique jamais atteint mais on cherche à atteindre une société dans laquelle il y a égalité des chances.
→ Article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme
Les Français y croient vraiment.
Aristote : la note, la justice distributive à l’école.
La laïcité n’est pas un idéal anti-religieux mais un idéal politique.

Rappel historique

1- D’après Marcel Gaucher et Philippe Joutard (ce dernier va faire paraître un ouvrage sur l’édit de Fontainebleau).
L’édit de Nantes est accordé du bout des lèvres mais il est capital car pour la première fois, l’Etat reconnaît que l’on peut croire différemment. Il faut aussi retenir la tradition française de méfiance et de contrôle des religions par l’Etat. La doctrine française de monarchie absolue de droit divin est très anti-religieuse. Il n’est pas besoin de l’onction religieuse pour être sacré (voir Bossuet et Henri IV).
Le conflit catholique /protestant est culturellement primordial : Etat au-dessus des cultes. L’Etat garantit l’unité politique et justifie une violence légitime. L’Etat a le monopole du bien commun et de l’intérêt général. Cela reste radicalement de la tradition américaine où cela revient au privé.

Le sort des protestants dans les autres pays :

- en Espagne, le protestantisme est étouffé dans l’œuf,
- en Allemagne, coupé en deux (voir la Guerre de 30 ans)
- pays nordiques, luthériens,
- en Grande-Bretagne, anglicans,
- en France, des catholiques avec quelques protestants.
→ La vraie religion c’est l’Etat.
Tous les pays doivent résoudre cette équation : l’Etat n’est ni une famille ni une agrégation d’individus (Aristote). Exemple de la loi de 2004 sur le voile : quand il y a des émeutes (en 2005 en France, par exemple), l’unité est maintenue impitoyablement en GB par la dureté des tribunaux. En France, c’est différent à cause d’une autre histoire : la relative neutralisation de l’espace scolaire en matière religieuse.
La multiplicité absolue n’existe pas (voir Aristote plus haut).
Solution trouvée en fonction de l’histoire de France : le refus de l’unanimisme qui conduit au totalitarisme

2-Révolution française

La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 :
C’est un texte philosophique.
Art. 1 DDH : pas de distinction entre les hommes. Les protestants et les juifs acquièrent la pleine citoyenneté. La loi de 1905 s’appuie là-dessus et elle marque la victoire des libéraux →universalisme laïque : pas de différence à cause de la religion.
→Tout accorder comme citoyen ; tout refuser comme groupe particulier.
→1792 : l’Etat civil revient au maire ; cela place la citoyenneté avant l’appartenance confessionnelle. C’est le contraire dans d’autres Etats comme le Liban ou l’Inde par exemple (encore à l’heure actuelle).

Art. 5 DDH : on ne peut être condamné que par les cas prévus par la loi. La loi, c’est ce qui interdit le mal ou porte atteinte à la liberté.
Ce qui est interdit est limité, ce qui n’est pas interdit constitue tout le reste et cela fait beaucoup. Donc la France est un pays de grande liberté.
→ l’humanité a choisi l’avenir et l’angoisse qui va avec. Il n’y a pas de reproduction de l’ancien système.
Voir Gaucher : « On préfère l’angoisse du problème au baume de la solution ».

Art. 6 DDH : la loi est l’expression de la volonté générale.
La loi n’est pas dans le dépôt de la Révélation mais la loi obéit à des règles. Les textes religieux ne sont pas la loi pour nous. La loi religieuse n’a pas autorité politique.
- Quand on est croyant, la loi est l’objet d’une discussion raisonnable.
Il faut produire des arguments pour justifier son choix. On peut être religieux et philosophe ; seule la forme change.
A dire aux élèves : « Je vous demande de penser et non pas de dire ce que vous pensez. » Les arguments doivent être intelligibles et partageables.
- Le Texte n’est pas la vérité. Il est un support pour trouver la vérité. La loi n’est pas l’expression de la vérité mais la recherche de la vérité.
L’Islam doit travailler l’herméneutique (en théologie chrétienne, science de la critique et de l’interprétation des textes bibliques ; en philosophie, théorie de l’interprétation des signes comme éléments symboliques d’une culture.)

Art. 10 DDH : nul ne peut être inquiété pour ses opinions mêmes religieuses……
→ Jamais de liberté absolue dans la société. Il n’y a que des libertés relatives. C’est ce qui légitime la loi. C’est la loi qui définit la liberté.

DEUXIEME PARTIE : PROGRAMME DE PREMIERE/ENSEIGNEMENT DU FAIT RELIGIEUX

1905 : laïcité : liberté de conscience dans le cadre de la loi.
La liberté religieuse ne justifie pas n’importe quoi (loi de 2010 : pas de visage couvert).
Exemple : on ne peut pas tuer de vierges rousses sous prétexte de culte !
La loi de 2010 met en avant la sécurité et l’ordre public.
D’une conception morale et religieuse on est passé à une conception matérielle basée sur la sécurité et la santé.
- libre consentement entre adultes consentants.
- jamais de société aussi libre
→ problème : depuis peu de temps, la notion d’ordre public redevient immatérielle (ex : le lancer de nains, dissimulation du visage) → on revient à la notion de dignité .

Art. 11 DDH : libre pensée et opinion, sauf abus déterminé par la loi.
→ Droit précieux.
Voir Kant : Il faut s’exercer à la pratique de la pensée. C’est parce qu’il y a la liberté d’expression, qu’on augmente la capacité de pensée. Et sa qualité. Voir les philosophes des Lumières.
- Encadrement de la liberté d’expression.
Chez nous : l’atteinte portée à autrui. On peut dire tout ce qu’on veut sur les religions. Mais on ne peut pas appeler au meurtre et à la haine d’une personne ou d’un groupe. On peut se moquer des idées mais ne pas appeler au meurtre.

Ethique de la conviction → ce que je pense.
Ethique de la responsabilité → les conséquences que cela a. (Weber)

Quid de la laïcité à la turque : une longue histoire, d’un pays non arabe.
Un héritage nationaliste fort : Atatürk (Mustapha Kemal), un militaire en stage en France dans les années 20. Grand admirateur de la France laïque des années 20.
C’est aussi un réformateur de l’Islam : il pense qu’une nation ne tient pas debout sans religion.
→ Laïcité selon la Turquie : islam sous autorité de l’Etat. Pas de liberté religieuse : les autres religions ne sont guère permises. Pluralité formelle, c’est tout. Les imams sont des fonctionnaires qui obéissent. Des tensions en Turquie à cause de la globalisation.

→ En France, mise en place de DU (diplôme universitaire) pour des cadres religieux y compris musulmans.

La place de l’enseignant dans tout cela.
- Jules Ferry : « Nous avons promis la neutralité confessionnelle mais pas la neutralité philosophique et politique. »
Impartialité mieux que neutralité → éthique de l’enseignant.
L’enseignant n’est pas un modèle mais un exemple.
- L’ école de la République a une philosophie : la vérité est pour demain car on va améliorer le savoir, ce en se trompant, en faisant des hypothèses, confrontations, croisements.
- esprit de recherche : désir de promouvoir tous et chacun : c’est la philosophie de l’école.

La laïcité à travers quelques Etats.
- Tocqueville et la démocratie en Amérique. Etat fondé comme laïc mais le style religieux des fondateurs n’est pas incompatible avec la démocratie.
- XIXème siècle : église catholique est réactionnaire au sens strict du terme mais après 1890, l’Eglise accepte la République et après Vatican II va vers la démocratie même si aujourd’hui, c’est plus compliqué.
- Islam et laïcité : des difficultés mais cela peut se résoudre. C’est difficile mais faisable en ayant des connaissances et des convictions.

1905
DOUBLE PARADOXE :

PARADOXE 1 : laïcité dans le combat ; un début dans le combat puis laïcité qui réunit tout le monde y compris les catholiques (tournant de la guerre de 14-18).

Pourquoi la laïcité est-elle un objet de conflit ?
1- Courant anticlérical et antireligieux très fort (voir Alart).
2- Jaurès, Briand et Buisson vont vers une solution libérale et tirent le débat vers le haut.
La loi de 1905 est très technique ; c’est un peu « qui va garder le frigo ! ». Les églises sont devenues des propriétés publiques (règles différentes pour celles construites après 1905).
Ce sont les libéraux qui ont eu le dernier mot et pas les anticléricaux.
C’est une loi très libérale pour les religions.
→ la liberté de conscience est première.
→ assurer la liberté et garantir la liberté des cultes.
La République se situe au-dessus des croyances. La laïcité protège mais elle ne promeut pas.
Preuve de la libéralité de la loi : les aumôneries → quand on ne peut se déplacer vers le lieu de culte, le lieu de culte va vers les gens (pénitentiaire, hospitalière, militaire, scolaire).

PARADOXE 2 :

La société de 1905 est très différente de la société de 2015. En 1905, 80% de la population française est catholique et paysanne. Les élites se détachent de la religion. Elles gagnent la bataille. Il y a homogénéité de la société dans la guerre de 14. L’école met tous et chacun dans un moule unique. Le patriotisme est la règle. La morale laïque de Jules Ferry fonctionne car le peuple est paysan et homogène.
La laïcité a précédé la sécularisation en France ; c’est l’inverse dans les pays protestants où la sécularisation ne se produit que dans les années 60.

Nous ne sommes plus paysans et les femmes se sont émancipées. Voilà les deux changements fondamentaux de la société du 20ème siècle dont on ne mesure pas encore la portée.

En 2015, 65% des Français se disent catholiques (comme identité religieuse de base).
25% se disent sans religion mais ils étaient catholiques avant. Donc les catholiques représentent l’écrasante majorité.
7 à 8% sont musulmans.
1% est protestant.
1% est juif
 ?% dans l’inventivité (!).
NB : les chiffres sont donnés à la louche ! Voir des documents statistiques pour des chiffres plus précis. C’est l’idée générale qu’il convient de retenir.
Il faut aussi avoir à l’esprit que 30% de ceux qui se déclarent catholiques croient plus à la réincarnation qu’à la résurrection de la chair pourtant pilier central de la foi catholique. Nous ne sommes pas à un paradoxe près !

L’Europe est la championne du monde de la sécularisation et à l’intérieur de celle-ci la France est en tête. La France est donc le pays le moins religieux du monde. Cela est en relation directe avec la culture catholique. Les pays les moins religieux du monde sont tous d’origine catholique (voir Espagne par exemple).

L’Etat-Nation est en perte de vitesse à cause de la construction européenne. Il y a une dislocation des cadres et des repères. La laïcité, c’est merveilleux mais on s’étripe à son sujet. Comme l’avenir semble incertain, on redevient soi-même en réaffirmant sa religion. La communauté redevient le lieu d’identification d’où le retour des religions.
Les catholiques, les protestants et les juifs sont adaptés à la laïcité. Mais cela pose problème avec l’islam. La société a changé. Il y a de nouvelles questions à résoudre :
- inventer des pratiques pour relever le défi contemporain. Effectivement, c’est border line par rapport à la loi de 1905.
- créer des lieux de culte adaptés, envisager de construire des mosquées avec le soutien des collectivités locales (une solution envisageable : des dons de terrains).
- se mêler de la formation des cadres religieux.

Lien : Institut Européen en Sciences des Religions

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